Du côté obscur du culinaire

Après plus d’un mois de silence, me revoici avec le dernier billet de l’année pour vous présenter mon devoir 6 de l’Institut Nicéphore. Nous sommes toujours dans le travail autour de la couleur. Et cette fois-ci, c’est la nature morte qui est à l’honneur.

Le saviez-vous ? On désigne par “nature morte” une scène composée d’objets inanimés. Nos voisins la nomment “Still life” en anglais et “Still Leben” en allemand. Là où ils y voient la vie, nous, Français, nous y voyons la mort. Ces deux dernières expressions anglaise et allemande se traduisent par “vie calme”, et nous laissent facilement entrevoir cette idée d’absence de mouvement, une scène vivante mais figée en quelque sorte.

Quand on parle de natures mortes, on a tous en tête une peinture baroque avec une corbeille de fruits posée sur un drap éclairé par des effets de clair-obscur.

Lorsque j’ai commencé ce travail, j’ai débuté mes recherches dans la peinture pour comprendre ce que j’aimais dans les compositions et les couleurs. Il y a des peintures de natures mortes que j’aime beaucoup pour diverses raisons. Je vous mets mes favorites qui m’ont inspirées. J’aime les compositions élaborées et je ne suis pas la reine de la photo minimale.


Bernard Buffet – J’aime la compo avec les 2 lignes de force obliques : couteau, oeuf, coin de la table et coin de la table, verre et bouteille. Les lignes graphiques rectilignes. La dominante de jaune contrastée par le verre de la bouteille. La bouteille est coupée de manière judicieuse.

Nature morte de Picasso. J’aime la profusion et le contraste des couleurs. J’aime la composition qui est très remplie. Le graphisme des lignes dans divers sens. La cafetière trône au centre du plan. Le compotier et le beurre forment un triangle. La composition m’inspirera la 4eme photo de ma série.

Matisse – Nature morte au buffet vert. J’ai aimé l’harmonie du bleu et du vert. La couleur des abricots qui tranche avec le reste. La simplicité du sujet pour évoquer la banalité du quotidien. J’ai aimé la vision de l’artiste qu’il a projetée sur sa toile. Quel sens des couleurs et de l’interprétation de son environement.

Aujourd’hui la nature morte se compose avec n’importe quel objet mis en scène. Les formes, les compositions peuvent varier à l’infini, du plan le plus minimal au plus chargé.L’objet de cet exercice 6 consiste à composer des natures mortes en exploitant une couleur dominante et une couleur dite tonique qui contraste le plan en petites touches. Au delà de la composition, il faut donc mettre des couleurs en rapport et construire ce travail en série.


Phase 1 : divagations

Comme je l’ai expliqué, j’ai débuté mes recherches dans l’univers de la peinture. Et j’ai composé mes premières natures mortes en m’en inspirant. La réalisation n’est pas une copie mais ici, chaque toile a servi de point de départ, soit par le sujet, soit par les couleurs, soit par la composition. Au début, j’ai voulu m’amuser avec le coordonnée des nappes et les effets de lumière. Voici les premières réalisations. J’aime assez le rendu même si le style est assez ringard. Je l’assume pleinement. Ces premières photos m’ont permise de comprendre la composition et les effets rendus selon la position des objets et de l’objectif.


La théiere aux pommes. Jeu de clair obscur.

Inspirée par une toile de Paul Cézanne. Le drapé du tissu, les tons bleutés contrastent avec le jaune des pommes

Courgettes et pot de romarin.

Les tons verts et les couleurs de la vaisselle de cette toile de Picasso m’ont inspirée pour la photo.


Paris dans l’air du temps. Le jaune vindicatif des gilets prend des airs de légèreté. Paris sera toujours Paris


Inspiration de cette toile de Bernard Buffet, pour les lignes obliques. Une composition géométrique en triangle a servi de guide.

Les scènes sont prises avec quelques objets du quotidien, en petit nombre. Je voulais leur donner un côté rétro voire démodé mais très coloré. Je sais que ces photos ne sont pas bonnes pour le format Instagram : trop sombres, trop vintage. Peu importe. Je les aime ainsi.Puis j’ai poursuivi mes recherches sur Pinterest. J’ai beaucoup cherché dans le secteur alimentaire. Je vous mets quelques artistes dont j’ai apprécié le travail.


Hamburger : Ioannis Pavlidis – Oranges Melon : Stéphanie Gonot – Nature morte jaune : Inma Ortiz – Sac vert : Bigbudpress


Cable : Tony Futura – Banane et chaise : Jens Stuart – Quadriptyque : Sara Morris – Raquette à l’oeuf : Tony Futura


Phase 2 : une idée prend forme

Je n’ai pas voulu reproduire des natures mortes piochées sur Pinterest. Au contraire, j’ai eu envie de les composer et de construire des compositions avec plusieurs sujets. Au fil de mes essais, j’ai fait aboutir ma reflexion et je me suis dirigée vers des d’objets du quotidien sublimés comme dans les peintures de maîtres. Cette idée s’est concrétisée à travers des aliments populaires, souvent industriels, que l’on a tous dans nos placards. J’ai voulu jouer sur des associations communes comme le champagne-Curly et représenter l’idée d’une gastronomie décalée.

A l’origine de ce choix, il y a eu une overdose de Pinterest où j’ai trouvé de nombreuses photos lissées. J’ai été surprise de constater à quel point les photos culinaires se ressemblaient dans leur traitement et leurs évocation: textures brutes, table en bois, fraîcheur des aliments qui font triompher le tout “beau, bio et DYI”. A force d’en avoir balayées, j’ai fini par vouloir prendre le contre-pied de ce que je voyais dans Pinterest.

Deux séries de James Reynolds et Henry Hargreave m’ont également particulièrement troublée et inspirée. C’est assez macabre puisque les photographes ont mis en scène le dernier repas pris par les condamnés dans le couloir de la mort aux Etats Unis. La nature des plats commandés, fait réfléchir au sens que prend la nourriture dans nos vies. Un article sur la démarche Henry Hargreave est lisible ici.

James Reynolds


La série finale


Tomates au ketchup sur drapé. Couleur dominante bleu turquoise. Couleur tonique : rouge

Champagne-curly. Couleur dominante : corail. Couleur tonique jaune. Effet vintage recherché. Il manque l’olive sur un pic et on plonge dans l’univers de James Bond.

Caviar des grands soirs. Caviar en tube et vodka, spécialité suedoise. Couleur dominante le rose. 2 couleurs toniques : bleu et jaune.

Clin d’oeil à Wahrol. Soupe en boite et pâtes. Couleur dominante : le vert. Couleur tonique le rouge.

Apéro marseillais. Sardines et Pastaga. La nature morte la moins réussie. C’était la dernière et j’étais pressée de terminer. Inspirée par le quotidien des toiles de Bernard Buffet.


Les trouvailles techniques

J’ai beaucoup, beaucoup beaucoup tourné autour de mes sujets. Il m’a fallu un bon mois de travail à raison de 2 à 3 shootings par semaine… J’ai eu beaucoup de déchets. Pour les curieux, voici comment je m’y suis prise :

  • Les fonds sont des feuilles de couleur format raisin que j’ai scotchés sur le bord d’une console et un carton plume
  • Travail en mode manuel pour toute la série
  • Diaphragme ouvert entre f11 et f16 pour avoir une grande netteté
  • Iso 100 pour toutes les photos
  • Temps de pause entre 2 et 4 secondes selon la luminosité
  • Utilisation du trépied pour toutes les photos
  • Les effets d’ombres ont été crées par un rideau que j’ai entrouvert
  • Utilisation d’une petite lumière latérale ou frontale selon les sujets
  • J’ai toujours procédé dans le même ordre : j’ai placé mon appareil, disposé ma nature morte et bougé les éléments en regardant en même temps dans le viseur.
  • J’ai pris enormément de photos avec des variantes d’objets et de positions pour me laisser un choix large.


Bilan

Il m’aura fallu un mois de travail pour constituer la série. L’exercice fut fastidieux mais je suis contente de moi. C’est une discipline passionante et je ne pensais pas prendre autant de plaisir à composer des natures mortes.

Au delà de l’impression d’avoir fait un pas de géant dans ma pratique photographique, j’ai la satisfaction d’avoir gagné en confiance en moi : ces photos sont loin d’être parfaites et le parti-pris esthétique est loin de faire l’unanimité. Pourtant, c’est un point sur lequel je n’ai plus envie de me justifier. Je sais pertinement qu’elles ne sont pas faites pour Instagram. J’ai dailleurs renoncé à les publier et je ne les partagerai pas non plus sur Facebook. Je sais qu’elles ne sont pas dans les codes esthétiques du culinaire d’ajourd’hui. Et peu sauront les apprécier.

Pour cet exercice, j’ai simplement cessé de chercher la validation du plus grand nombre. Ces photos, je les ai composées pour explorer et me faire plaisir.

C’est un peu la même chose avec la photo minimaliste. Si j’admire ce type de photographie, je me suis faite à l’idée que j’étais incapable de les composer. Je ne vois pas le monde ainsi. C’est comme ça et je l’accepte.

Nous sommes arrivés à la fin de ce billet, un peu plus long que d’habitude, car l’exercice est nouveau. Je voulais vous remercier pour votre fidélité. Votre soutien, vos retours m’ont portée dans l’aventure de ces billets. Vous êtes de plus en plus nombreux à me lire et cela me fait chaud au coeur.

Je vous souhaite à tous de très belles fêtes de Noël.

3 commentaires

    1. Merci Evelyne. Ton retour me fait plaisir. Voilà presqu’un an que j’écris sur ma pratique photo. Cette nouvelle année était l’occasion d’offrir un espace plus convivial à mes lecteurs. Au plaisir de te voir passer ici.

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